La modernité est traversée par une crise épistémologique et existentielle sans précédent. Caractérisée par un morcellement grandissant des connaissances et une polarisation identitaire de plus en plus aiguë, elle génère un vide ontologique favorable à l’émergence de radicalismes de toute nature. Dans ce contexte de fragmentation, le développement personnel, trop souvent réduit à sa déclinaison marchande et hédoniste, appelle une réhabilitation intellectuelle et spirituelle d’envergure. Loin de se limiter à un agrégat de techniques de bien-être égocentrées, il doit être repensé à travers le prisme du « tiers inclus » : un opérateur de médiation capable d’articuler les dimensions psychologiques, philosophiques et religieuses de l’expérience humaine. Cette approche transdisciplinaire postule que par-delà les divergences dogmatiques et les antagonismes culturels, il existe un socle universel de valeurs. En convoquant les études comparées des religions, la théosophie, les sagesses ancestrales africaines et la philosophie contemporaine, cet écrit démontre que le développement personnel authentique est une ascèse (un travail sur soi). Cette ascèse constitue le terrain d’entente où les grandes traditions spirituelles convergent, offrant ainsi un cadre heuristique et éthique robuste pour déconstruire les discours radicaux et fonder une cohésion sociale durable.
1. Fondements épistémologiques
Le développement personnel contemporain s’est d’abord structuré autour de la psychologie humaniste et analytique. Abraham Maslow (1954), avec sa hiérarchie des besoins, a posé l’accomplissement de soi comme l’horizon téléologique de l’être humain. Edward L. Deci et Richard M. Ryan, à travers la théorie de l’autodétermination, ont démontré que cette quête d’autonomie est consubstantielle au besoin d’affiliation sociale. Cependant, c’est dans la psychologie analytique de Carl Gustav Jung (1933) que le développement personnel trouve sa véritable profondeur spirituelle. Le concept d’individuation jungienne n’est pas une simple adaptation sociale, mais un processus par lequel le sujet intègre les archétypes de l’inconscient collectif (incluant l’ombre et la dimension lumineuse du Soi). Jung a pressenti que les symboles religieux du monde entier répondent à ce même besoin psychique fondamental de complétude. Sans cette individuation, l’individu n’est qu’un fragment d’une masse informe, particulièrement vulnérable aux mécanismes d’endoctrinement idéologique. Alfred Adler (1927), avec son concept de « style de vie », corrobore cette idée en rappelant que la résolution de nos conflits intérieurs est indissociable de notre utilité sociale (le sentiment communautaire).
2. Le concept du Tiers Inclus : comprendre le dépassement des dualismes
Pour appréhender le développement personnel comme un concept véritablement universel, il convient de le soumettre à la rigueur de la logique du « tiers inclus ». La logique classique aristotélicienne repose sur le principe du tiers exclu : une proposition est vraie ou fausse ; A n’est pas non-A. C’est précisément cette logique binaire qui nourrit les discours radicaux : « Ma religion est la vérité absolue (A), donc toutes les autres sont des mensonges absolus (non-A) ». Stéphane Lupasco (1987) et Basarab Nicolescu (1996) ont bouleversé cette approche. La logique du tiers inclus (l’état « T ») postule qu’il existe un niveau de réalité supérieur où des éléments apparemment contradictoires se réconcilient. Le développement personnel, en tant que discipline spirituelle transdisciplinaire, incarne ce Tiers Inclus. Il démontre que l’opposition entre les dogmes des différentes religions n’est qu’apparente. Si l’on dépasse la lettre (l’exotérisme) pour atteindre l’esprit (l’ésotérisme ou la mystique), on découvre que l’ascèse personnelle est le point de convergence universel. Daniel Proulx (2013) souligne que le tiers inclus est la dynamique fondamentale des phénomènes spirituels. Il redonne du sens à l’existence en refusant de morceler le réel. L’être humain n’est plus sommé de choisir entre le matériel et le spirituel, ou entre l’Islam et le Christianisme en termes de rejet mutuel, mais est invité à élever sa conscience pour percevoir l’unité transcendante de ces voies.
3. Le noyau éthique universel: un principe théosophique
Le développement personnel authentique n’est rien d’autre que la marche consciente vers le centre. En effet, l’étude comparée des religions et les intuitions de la théosophie (au sens étymologique de theosophia, la sagesse divine universelle) prennent ici toute leur ampleur. La théosophie, ou la philosophia perennis (philosophie pérenne) défendue par des penseurs comme René Guénon ou Frithjof Schuon, avance que toutes les grandes traditions orthodoxes sont des rayons émanant d’un même centre divin. L’analyse comparée des réligions ou des courants de pensées révèle des bases communes incontestables, axées sur la transformation intérieure :
- En Islam : Le concept central du développement personnel est le Jihad al-Nafs (la lutte contre l’ego ou le soi inférieur). C’est le « grand jihad », bien supérieur aux luttes temporelles. La Tazkiyah (purification de l’âme) vise à élever le croyant de l’âme pulsionnelle (Nafs al-Ammara) vers l’âme apaisée (Nafs al-Mutma’inna). Les mystiques soufis considèrent que l’amour divin et la maîtrise de soi sont la seule vraie religion.
- Dans le Christianisme : Le développement personnel se nomme Metanoia, un terme grec signifiant un retournement complet de l’intelligence et du cœur. Ce n’est pas une simple repentance, mais un élargissement de la conscience (Agape, l’amour inconditionnel). La métanoïa décentre l’individu de son ego narcissique pour le rendre poreux à la grâce et à la souffrance de l’autre.
- Dans le Judaïsme : La Kabbale et la tradition talmudique proposent le Tikkun Olam (la réparation du monde). Or, cette réparation macrocosmique est subordonnée au Tikkun ha-Middot : la réparation rigoureuse de ses propres traits de caractère (la patience, l’humilité, la générosité). En purifiant son être, l’individu libère les « étincelles divines » emprisonnées dans la matière.
- Dans le Bouddhisme et l’Hindouisme : Le développement spirituel repose sur l’Anatta (la désidentification d’avec l’ego illusoire) et la pratique de l’Ahimsa (la non-violence absolue). Par la méditation (Vipassana), le pratiquant éteint les feux de l’avidité et de la haine, atteignant un état de compassion universelle (Karuna).
- Dans le Taoïsme : Le Tao Te Ching invite à l’alignement avec le flux de l’univers (Wu-wei, l’agir sans effort). La véritable puissance ne réside pas dans la domination, mais dans la malléabilité et l’humilité profonde.
L’illustration concrète de ce noyau commun est la « Règle d’or », présente dans toutes les spiritualités : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Le développement personnel est la méthodologie pratique (la praxis) permettant d’incarner cette règle.
4. L’ancrage endogène du développement personnel
La vision universaliste du développement personnel trouve un terreau naturel en Afrique, où la spiritualité n’a jamais été dogmatiquement séparée de la vie sociale. Les sagesses africaines sont des philosophies du Tiers Inclus par excellence.
- L’Ubuntu (« Je suis parce que nous sommes ») n’est pas qu’un humanisme ; c’est une ontologie de l’interdépendance. Selon Emmanuel Ouangraoua (2025) et Jean-Paul Sagadou (2025), l’Ubuntu exige l’excellence morale individuelle, non pour briller seul, mais pour éclairer la communauté.
- La Maât afro-égyptienne (ordre, vérité, justice) est le miroir exact du Dharma indien ou du Tao chinois. Elle stipule que l’ordre cosmique dépend de la rectitude morale de chaque conscience humaine (Bassong, 2007). Elle promeut une justice restauratrice et non vengeresse.
- Le Sankofa (le retour réflexif sur le passé) est la condition d’un développement endogène décomplexé. Comme l’affirme Joseph Ki-Zerbo (2003), l’Afrique doit puiser dans son propre capital historique pour penser sa modernité, un processus confirmé par les découvertes de l’historien Jean-Baptiste Kiéthéga (2009) sur l’ingéniosité précoloniale.
5. Le développement personnel comme solution de déconstruction des discours radicaux
Les discours radicaux apparaissent non pas comme des excès de religion, mais comme des négations absolues de l’essence religieuse. En effet, le radicalisme se nourrit de la peur, de l’ignorance et de la pathologie de l’ego. Il instrumentalise les textes sacrés en les vidant de leur substance herméneutique (leur sens profond) pour en faire des armes politiques. Le radicalisme procède par clivage ontologique : il enferme le croyant dans un puritanisme mortifère où la diversité est perçue comme une menace. Le développement personnel, compris comme Tiers Inclus, offre un antidote cognitif et spirituel puissant. En invitant le sujet à l’introspection, il l’oblige à confronter sa propre part d’ombre. Celui qui observe patiemment ses propres failles (ses colères, ses peurs, ses préjugés) perd l’arrogance nécessaire pour juger autrui. Comme le formulent les Stoïciens, tels Épictète : la maîtrise de nos propres représentations mentales est le seul rempart contre la tyrannie des passions. Les recherches du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV, 2016) et de Sherpa Recherche (2024) corroborent cette analyse. Elles démontrent que l’apprentissage de l’intelligence émotionnelle, l’empathie (Gordon, 2005) et la tolérance à l’ambiguïté complexifient la pensée de l’individu, rendant inopérante la rhétorique simpliste et binaire des recruteurs extrémistes. L’homme qui se connaît est immunisé contre le fanatisme.
6. Penser le Développement Personnel à la lumière d’écrivains contemporains
Les penseurs contemporains, particulièrement au Burkina Faso, traduisent ces enjeux spirituels en impératifs intellectuels et politiques. Le Professeur Mahamadé Savadogo (2001, 2016) rappelle que l’existence humaine est une création continue. Dans Théorie de la création : Philosophie et créativité (2016), Savadogo approfondit cette perspective en montrant que la créativité est constitutive de l’être humain. Selon lui, l’homme n’est pas un simple être qui subit l’existence ; il est fondamentalement un être qui crée et qui se crée en créant. Le développement personnel exprime cette puissance créatrice qui fait de chaque existence une œuvre singulière. Cette vision fournit un fondement philosophique solide au développement personnel tout en évitant l’écueil de l’hyper-individualisme, puisque l’acte créateur s’inscrit nécessairement dans un contexte social et historique. La philosophie n’est pas un concept éthéré, mais une méditation active qui engage l’être dans la transformation du réel.
Dr Poussi Sawadogo, mon mentor et conseiller à qui je dois beaucoup, dans son oeuvre Petit traité de sagesse (2008), explore les conditions d’une vie bonne et vertueuse. Il y affirme que la sagesse ne réside pas dans l’accumulation de connaissances, mais dans l’art de vivre en harmonie avec soi-même, avec les autres et avec le monde. Une trilogie important pour une vie épanouie et pleinement accomplie. Elle est le fruit d’un travail patient sur soi, qui transforme les expériences en leçons de vie. Cette définition rejoint les objectifs du développement personnel tout en les ancrant dans une tradition philosophique africaine qui valorise l’harmonie et l’équilibre. Dans son ouvrage biographique consacré à Moussa Kargougou, « le petit boucher de Kaya » : une vie consacrée à la nation voltaïque et burkinabè (2017), Dr Poussi Sawadogo illustre concrètement cette conception de la sagesse à travers le parcours d’un homme qui a su transformer une existence modeste en une contribution significative à la communauté nationale. Cette biographie montre qu’un développement personnel véritable ne se mesure pas à la réussite matérielle, mais à la capacité de mettre ses talents au service du bien commun. L’exemplarité d’une telle trajectoire constitue une réfutation empirique des dérives narcissiques du développement personnel
Dans la même veine systémique, l’éminent professeur Laurent Bado (2019) prévient qu’aucun changement institutionnel n’est pérenne sans une réforme morale des mentalités. Le développement macro-économique est une chimère s’il n’est pas soutenu par une axiologie (un système de valeurs) forte, rejoignant la pensée de Viktor Frankl (2006) sur l’urgence de la « quête de sens » comme moteur principal de l’humanité, au-delà du pouvoir ou du plaisir.
En définitive, dépouillé de ses oripeaux commerciaux, le développement personnel s’impose comme une discipline philosophique et spirituelle de première importance. Traversé par la logique épistémologique du tiers inclus, il révèle sa véritable nature : il est l’espace de réconciliation où les traditions religieuses, de l’Islam au Christianisme, du Judaïsme aux spiritualités orientales, rencontrent les sagesses africaines et la philosophie universelle. Toutes ces voies partagent un constat inébranlable : le monde ne peut être sauvé de la fragmentation et de la violence que par la transformation intérieure de l’individu. Les discours radicaux, qui instrumentalisent la religion pour diviser, ne peuvent prospérer que sur le terreau de l’ignorance de soi. À l’inverse, l’étude comparée des spiritualités démontre que l’ascèse, la maîtrise des émotions, la quête de justice (Maât) et l’empathie (Ubuntu) constituent un patrimoine universel. L’enjeu pour les États contemporains, et particulièrement en Afrique, n’est plus marginal. Intégrer l’enseignement du développement personnel conçu comme cette vaste synthèse humaniste dans les curricula éducatifs et les politiques publiques est une nécessité vitale. C’est en forgeant des esprits capables de nuance, conscients de leur propre part d’ombre et respectueux du noyau éthique partagé par toutes les croyances, que l’on bâtira des nations résilientes, immunisées contre la barbarie de l’extrémisme, et capables de faire véritablement humanité ensemble.

Références Bibliographiques
- Sherpa Recherche. (2024). Guide de prévention de la radicalisation : favoriser le vivre-ensemble en milieu scolaire. Institut universitaire SHERPA.
- Bado, L. (2019). Mes 29 propositions et leurs 213 mesures de mise en œuvre pour transformer le Burkina Faso en profondeur. Les Presses Africaines.
- Bassong, M. (2007). La pensée africaine. Éditions L’Harmattan.
- Bial, D. (2023). La contribution de Basarab Nicolescu à l’essor de la transdisciplinarité. Enjeux et société, 276-285.
- Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. (2016). Processus de radicalisation menant à la violence.
- Épictète. (2015). Manuel d’Épictète (J. Pépin, trad.). GF Flammarion.
- Frankl, V. E. (2006). Découvrir un sens à sa vie. Beacon Press. (Ouvrage original publié en 1946)
- Gordon, M. (2005). Les racines de l’empathie : Changer le monde, un enfant à la fois. Thomas Allen Publishers.
- Jung, C. G. (1933). L’homme à la découverte de son âme. Harcourt Brace.
- Kiéthéga, J.-B. (2009). La métallurgie lourde du fer au Burkina Faso : une technologie à l’époque précoloniale. Karthala.
- Ki-Zerbo, J. (dir.). (1992). La natte des autres : pour un développement endogène en Afrique. Karthala.
- Ki-Zerbo, J. (2003). À quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein. Éditions de l’Aube.
- Lupasco, S. (1987). Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Éditions du Rocher.
- Maslow, A. H. (1954). Motivation et personnalité. Harper & Row.
- Nicolescu, B. (1996). La transdisciplinarité : manifeste. Éditions du Rocher.
- Ouangraoua, E. (2025). Ubuntu et éthique de la considération : un appel à « faire humanité ensemble ». Revue SAHEL / GATES, 114-125.
- Proulx, D. (2013). Le tiers inclus comme dynamique fondamentale des phénomènes spirituels. Revue Scriptura, 12(2), 47-57.
- Sagadou, J.-P. (2025). Ubuntu, le paradigme africain des possibles. Jeunesse d’Afrique.
- Savadogo, M. (2001). Philosophie et existence. Éditions L’Harmattan.
- Savadogo, M. (2016). Théorie de la création : philosophie et créativité. Éditions L’Harmattan.
- Sawadogo, P. (2008). Petit traité de sagesse. Éditions CRYSPAD.
- Sawadogo, P. (2017). Moussa Kargougou, « le petit boucher de Kaya » : une vie consacrée à la nation voltaïque et burkinabè. Éditions CRYSPAD.
SAWADOGO Roland
Waouh un article très pertinent.
Le développement personnel n’est pas un luxe individuel, c’est l’arme la plus sous-estimée contre la radicalisation.
Dans l’exercice de ma profession en tant qu’assistante bilingue allemand-français, je le vois chaque jour : la vraie coopération commence quand on dépasse les postures pour tenir la nuance.
Former des esprits capables d’honnêteté face à leur propre ombre, c’est ça bâtir une nation qui résiste. Merci pour ce rappel important.
Article qui éclaire de plus en plus la compréhension du développement personnel. Nous sommes enrichis à travers cet écrit. merci infiniment Coach Roland
Très riche. Mais le français est trop soutenu
Vous avez écrit pour qu’on comprenne waaa oubien c’est juste une publication scientifique versée dans le domaine.
Peut-être que c’est fait à dessein…
Bravo frère Roland. L’article me paraît très riche tant dans la forme que dans le fond. Les nombreuses références auxquelles tu fais allusion témoignent de la maitrise que tu as du concept du Tiers-inclus. Chapeau bas.